Préservez votre intimité !

C’est la phrase que j’ai le plus entendue, lors de ma courte hospitalisation pour cause de (ô délices !) coloscopie additionnée de fibroscopie.
Au moins je ne me suis pas déplacée pour rien, puisque le gastro a trouvé quatre polypes d’un côté, et pour faire bon compte, quatre de l’autre. Ce qui signifie, hélas, retour à la case départ dans trois ans. Si du moins, comme on peut l’espérer, ils sont tous de caractère bénin. Mais notre homme ayant l’air optimiste, je le serai aussi.
Par contre, le système hospitalier français que je pratique depuis mes quarante ans, l’âge auquel je me suis livrée pour la première fois aux délices de la préparation à la colo, n’a fait que dégringoler.
Je passerai sur cette préparation, car ce n’est vraiment pas le plus ragoûtant, pour aller directement à mon arrivée à la clinique où pratique mon — par ailleurs charmant — gastro.
Après les formalités d’usage, me voici en face de la personne (une infirmière ?) qui s’occupe de nous, les opérables. Elle me donne un sac en plastique et m’explique l’usage de chaque chose, une charlotte pour mes cheveux, des sortes de chaussons pour mes pieds, et les deux choses les plus importantes, une sorte de vêtement bleu jetable, tout synthétique avec quatre attaches à nouer devant, pour, me dit-elle, mon intimité, et une culotte tout aussi jetable, et tout aussi indispensable à mon intimité.
J’entre dans un minuscule espace où je me cogne de tous côtés pour parvenir à me déshabiller d’abord, puis à enfiler le vêtement, que j’arrive à peine à fermer.
Quant à la culotte, elle est bien trop petite pour moi, et ne parvient pas à dépasser mes genoux, j’y renonce donc. Seule mon intimité du haut sera vaguement préservée !

Nous allons ranger mes affaires dans une placard et je m’assois dans l’un des fauteuils alignés dans la salle d’attente.

J’enfile les chaussons, qui sont là, si j’ai bien compris, pour l’hygiène, mais qui vont marcher avec moi là où tout le monde marche avec les chaussures qui ont été dans la rue, m’emmener aux toilettes, puis me faire revenir dans la salle où on va m’anesthésier et grimper avec moi sur le lit où vont avoir lieu les deux interventions. Hygiène ? Bon, je veux bien.

Exactly how I feel about doctors!

Lorsque je me réveille, l’anesthésiste vient voir si tout va bien, heureusement c’est le cas, et l’infirmière pousse mon lit vers une autre salle, où dans un premier temps, je suis toute seule. Un peu plus tard, on m’apporte un petit déjeuner qui réconforte. Et encore un peu plus tard, apparaît, poussé sur son lit, tout comme moi, un monsieur, qu’on met à côté de moi, après avoir mis un vague rideau qui est censé nous séparer, et ne va que jusqu’à nos genoux. Un deuxième arrive, dans les mêmes conditions.
A nouveau, j’ai besoin d’aller aux toilettes et dois donc passer devant les deux messieurs qui ont bien de la chance de pouvoir être torse nu, alors qu’il faut que j’arrive à m’envelopper dans mon intimité.

Alors pourquoi dis-je que le système hospitalier a bien baissé ? Il y a 28 ans, lorsque j’allais faire une coloscopie, je partageais une chambre avec une personne du même sexe que moi. Ceci pendant une bonne dizaine d’années, puisqu’il me fallait y retourner assez souvent, pour cause de polypes récurrents.

Puis, plus de chambres, mais des sortes de cubicules, séparés par une mince cloison, qui laissait entendre tous les bruits qui s’y produisaient. Peu agréables bruits, certes, s’agissant de suites de coloscopie, mais à côté de mon expérience d’il y a quelques jours, quel luxe !
Maintenant, plus de mince cloison, juste un rideau quelque peu délabré entre chaque lit.
Pauvre Assistance Publique.
Et compte tenu du trou de la Sécu, ça ne risque pas de s’arranger.

Le cadeau

A l’issue d’un atelier d’écriture sur le thème de la fiction brève, voici l’un des textes produits grâce aux conseils éclairés de Martine et de mes co-stagiaires.
Ce fut difficile, mais comme toujours très intéressant.

Sailing

Jamais Jean-Marc n’aurait cru que ce cadeau d’anniversaire préparé avec tant d’amour aurait de telles conséquences. C’était un ravissant petit bateau qu’il avait confectionné pour son fils. Fait de morceaux de carton, d’allumettes, de bouts de tissu, qu’il avait rassemblés, collés, et peint de couleurs vives, il avait fière allure, le petit navire.

Lorsqu’il défit le paquet, Jean-Marc lut l’émerveillement dans les yeux de Bertrand. Le garçon saisit l’embarcation, la déposa dans le ruisseau du caniveau, … sauta sur le pont, trouva son équilibre et descendit le courant.

Du trottoir, le père hurlait et gesticulait. Bertrand ne regarda pas en arrière mais se laissa voguer avec délices vers un petit ru, ravi de cette liberté inattendue et nouvellement gagnée.

Un peu plus tard, il passa sous un pont, sentit le bateau sombrer sous ses pieds, s’élança sur la rive, et tout content de s’en être tiré à bon compte, se dirigea vers une porte entr’ouverte qu’il franchit sans hésiter.
Tout au bout d’un long tunnel sombre, il aperçut avec soulagement la flèche lumineuse, accompagnée de l’icône du petit homme vert qui indique la sortie.

Il poussa la porte et sentit son pied s’avancer dans le vide.

La première fois

Un weekend d’écriture, avec Alice et les Mots, dans un lieu agréable et ensoleillé, sur le thème Enfances.
L’idée de ce texte, c’était de parler de la première fois que l’on avait fait quelque chose. Ce qui m’est venu, c’est ma première fois à l’école. Ensuite, je me suis demandé si j’allais mettre ça sur mon blog, parce que, tout de même, je ne suis ni Flaubert, ni Sartre, ni Nathalie Sarraute, mais ça ne fait rien, c’est le résultat du plaisir d’écrire d’hier.

Atelier d'écriture

Huit heures trente. Sur le trottoir, je sens la main de ma tante qui lâche la mienne. Le niveau sonore des voix diminue, puis on se tait.
A la suite d’une cohorte de petites filles, je pénètre dans l’inconnu. Je les vois baisser la tête, l’une après l’autre et ne comprend pas ce qu’elles font. Pour ne pas me distinguer, je fais la même chose. Après coup, je comprendrai que ce geste, on le fait en passant devant cette grosse dame qu’est la directrice de l’école.
Une fille me prend la main, et nous montons l’escalier ensemble. Bruit de chaussures claquant sur les marches de bois. Jusqu’au premier étage. Odeur de désinfectant et d’eau de Javel.
Deux par deux, rangées comme des tiroirs le long du couloir. Marchions-nous au pas, ou l’ai-je inventé ? Deux par deux, nous pénétrons dans la classe.

Silence total, à peine troublé des chuchotements de petites filles qui se retrouvent.
Une dame grande et osseuse, couronnée de plusieurs coques de cheveux grisonnants, aux doigts maigres et perclus d’arthrose m’arrête.

Les autres, elles, savent où elles vont. Elles se mettent de chaque côté de leur banc, et attendent. J’entends, dans une sorte de brouillard, Madame Martin, l’institutrice, me présenter, dire que je suis nouvelle et qu’il faut être gentille avec moi. Elle m’indique une place vide. De l’autre côté du banc à deux places, voilà Colette, qui sera ma voisine et qui m’examine avec hostilité.

Nous nous asseyons. Je regarde autour de moi et vois les autres sortir leurs affaires de leur cartable. Le banc est dur sous mes fesses, et la table est trop basse pour moi.
Il ne me faut pas une heure pour avoir le dos douloureux.

On commence par une leçon de lecture et tandis que les autres ânonnent, j’ai fini depuis longtemps les deux pages du livre de lecture et n’ose pas tourner la page pour terminer l’histoire. Madame Martin me fait lire et me condamne en cinq mots : Mais tu lis très bien !
Je sens, palpables, trente paire d’yeux se fixer dans mon dos, sans sympathie aucune.
Je suis reléguée, pour le reste de la leçon de lecture, au fond de la classe, avec un vrai livre, dont je profite à plein. Je perçois à travers mon plaisir, les voix hésitantes des autres élèves, et ne sais pas encore que je vais payer ce bonheur quotidien très cher.
Je suis en effet arrivée, un an trop tard, dans une classe constituée, parmi des petites filles qui se connaissent toutes, forces et faiblesses comprises, et on ne me pardonnera jamais de ne pouvoir me couler dans le moule.

Elles découvriront bientôt mes insuffisances, l’écriture hésitante, le calcul pauvre et le manque de ce que Madame Martin appelait la propreté, une vertu cardinale que je ne possédais pas.

Colette, ma voisine, trouva vite le moyen de se venger de son insuffisance en lecture. Nous devions, en effet, échanger nos cahiers pour des corrections mutuelles au crayon bleu. Quand j’entendais le frottement de sa gomme qui effaçait ou plutôt étalait, les corrections qu’elle avait ajoutées de son gros crayon bleu, je calculais les points que j’allais perdre.

Je ne le savais pas vraiment, mais le pressentais, cette première journée annonçait de longues années d’une solitude ennuyeuse et pesante.

Il y a…

Un e-bouquin que j’ai téléchargé sur ma liseuse, Ecrire, un plaisir à la portée de tous de Faly Stachak m’a donné l’idée de ce qui suit. Grâce à elle, je me suis lâchée avec le "il y a" proscrit dans mon enfance, par mes profs de Français. ;)

Il y a, en fond sonore, le brouhaha de la ville, les cris des enfants, les pas des promeneurs, les coups de sifflets, le roucoulement des pigeons, les langues étrangères,

Il y a ces chaises métalliques, inhospitalières certes, mais qu’on aime à trouver lorsqu’on est fatigué,

Conversation

Il y a de vastes et vertes pelouses où se dandinent des couples de canards,

Il y a la Tour Montparnasse dont on se passerait bien, qu’elle est laide, celle-là !

Il y a des parterres fleuris et changeants où, au printemps, des canettes choisissent parfois de faire leur nid

Bringing new leaves

Il y a le Palais du Sénat, tout bien léché et protégé par de multiples plantons,

Il y a les gardes qui traversent le jardin et sifflent avec vigueur votre moindre écart,

Il y a la Fontaine de Médicis, entourée de guirlandes verdoyantes, où se douchent les pigeons et un ou deux couples de col-verts, refuge silencieux et isolé,

Looking for soap

Il y a les amoureux, comme toujours, seuls au monde, qui s’embrassent sur les bancs de bois,

Red fans

Il y a un kiosque où, les dimanches, on s’arrête pour écouter la musique du moment,

Il y a un enclos, parfois peuplé de cosmonautes blancs, qui s’affairent autour des ruches,

Il y a les crocus qui pointent le nez sur certaines pelouses au détour du printemps, et qu’il faut faire vite pour repérer,

Il y a ceux qui fument, il y a ceux qui lisent le journal, il y a ceux qui prennent des bains de soleil, ceux qui écoutent de la musique, ceux qui jouent aux échecs, ceux qui pratiquent le Tai Chi Chuan, ceux qui courent, et puis ceux qui regardent les autres faire,

Reading

Il y a les bambins, perchés sur leur cheval de bois, ils allongent leur bâton pour cueillir des anneaux et gagner… les bravos de leur papa,

Il y les balançoires, Plus haut ! Encore plus haut !, les toboggans, les bacs à sable et les agrès maintenant abrités derrière de hautes clôtures pour protéger les petits de toute menace, les poneys et les ânes qui docilement marchent le long d’un parcours dédié,

Il y a le grand bassin où voguent les voiliers menés à la baguette, qui reviennent tous les ans à la belle saison,

Il y a les palmiers qu’on sort de la serre quand se montre l’été,

Il y a les coureurs essoufflés, qui après quelques tours étirent leurs membres fourbus sur les bancs ou les chaises

Il y a les allées, plantées de marronniers bien alignés qui changent la couleur de leurs habits au gré du temps qui passe,

Autumn picture

Il y a, immobiles et imposants, les reines, saints et poètes de pierre qui depuis toujours, surveillent tout ce petit monde du haut de leur grand âge,

Il y a ma mémoire de petite fille, d’écolière, d’étudiante, de maman, de vieille dame, d’une vie qui souvent, en ce lieu, est revenue ; peut-être, un jour finirai-je par y créer mes souvenirs de grand-mère ?